Interview de Mano Solo


Mano Solo m’avait accordé une interview au moment de la sortie de son dernier album, depuis impossible de remettre la main sur cet enregistrement, jusqu’à il y a quelques jours… Deux jours plus tard, le 10 janvier, les médias annonçaient sa mort après un concert à l’Olympia. Découvrez l’énergie, la sincérité et la générosité exemplaire dont Mano Solo faisait preuve sur scène comme en studio, et dont il a fait preuve lors de cette rencontre. Hommage à un artiste singulier…

Quand as-tu commencé à travailler sur l’album ?
Cet album est né complètement spontanément parce qu’on joue beaucoup en fait et cela depuis que l’on n’est que quatre musiciens. Depuis quatre ans donc, on a une grande liberté, rien que pour répéter par exemple. C’est plus facile pour s’organiser, avant on était un gros groupe d’une dizaine de personnes et pour réunir tout le monde ce n’était pas évident et ça prenait du temps.
Et puis, y’a vraiment une grande symbiose dans le groupe, on un langage commun que l’on a plus qu’à explorer, c’est aussi pour cela que l’on avait envie de faire ensemble cet album. « In the Garden » c’était le début d’un truc, on marchait un peu sur des œufs, la musique est beaucoup plus belle dans « Rentrer au port ». J’ai écrit les deux tiers de l’album rien qu’en écoutant la musique qu’ils étaient en train d’inventer en répètes…

Qui sont tes musiciens ?
Régis Gizavo est un accordéoniste comme je n’en connais pas d’autre, c’est un fou furieux. C’est un malgache et tu retrouves ce côté africain et indien dans sa musique, c’est un mec qui a beaucoup bougé, qui a joué avec pas mal de monde, il a ce don de rentrer dans la musique sauvagement, instinctivement. Daniel Jamet, le guitariste, c’est aussi un fou furieux celui-là, un vrai rocker. J’ai toujours besoin d’un mec comme lui, capable de mettre du rock’n roll dans l’affaire. Sinon ça devient trop franchouillard et plan-plan mon histoire, c’est un ex de la Mano Negra, il apporte une énergie incroyable ; et le troisième larron c’est Fabrice Gratien, le pianiste, c’est le seul qui lit la musique dans le groupe, c’est l‘intello du groupe en fait, c’est le pilier ce mec.

Tu ne connais pas le solfège ?
Non, je la dessine la musique, je la visualise, je parle en images avec mes musiciens, je leur décris des ambiances. Je leur raconte un tableau. Je pars souvent de mes fantasmes sur l’Afrique, ces fantasmes de petit blanc avec Tarzan dans la jungle, ou les mines du Roi Salomon où tu voyais des hordes de Zoulous qui déboulaient sur les Anglais avec un espèce de jazz-afro en fond musical. Une vision très occidentale, très caricaturale de l’Afrique avec les tambours et tous les clichés qui vont avec. C’est un peu du Walt Disney en fait tout ça, complètement naïf, colonial et cul-cul la praline. Moi j’ai 46 piges, quand j’étais petit je regardais Tarzan à la télé, et dans ces trucs-là c’est toujours des noirs qui tombent de la falaise, et puis y’avait des pubs genre « Y’a bon Banania », j’ai grandi là-dedans. Bon heureusement, tout ça a changé en France quand même.

Tu pourrais donner un style à ta musique ?
J’ai toujours eu l’impression de faire du rock, même si je le fais en trois-temps et avec des accordéons, mais toute la musique que je compose, elle est composée comme du rock, couplet-refrain, quatre accords et puis avec un solo au milieu et puis après on les arrange comme des valses. J’ai toujours écouté du rock, Brel et Brassens je m’en bats les couilles.

Y a-t-il une chanson qui te tient plus à cœur dans cet album ?
Y’a plein de chansons que j’aime en fait. C’est marrant parce que je dis ça maintenant, mais quand je l’ai fini, je l’aimais pas trop cet album. Mais en fait je le trouve bien. C’est tout un voyage, c’est ma vie avec mes sentiments. Bon ça fait 20 ans que je fais des chansons d’amour. Je fais que ça en fait, quand je ne parle pas d’amour c’est une ruse, par exemple quand je parle de drogue c’est parce que je suis accroc à ma meuf. Les sentiments que j’ai sont universels, c’est pour ça que j’ai envie d’en parler.

Tu dis pourtant dans un de tes morceaux « je suis pas fait pour être amoureux parce qu’il faut être de nature joyeuse »…
Ouais, je dis ça c’est vrai, mais c’est de la mauvaise foi, si y’avait pas de la mauvaise foi dans mes chansons elles seraient pathétiques. Certainement à ce moment-là je devais le penser, j’étais un peu désespéré, au niveau sentimental je veux dire, j’ai vécu une histoire qui s’est mal terminée alors que j’y croyais vraiment beaucoup et je me suis retrouvé tout seul comme un con encore une fois. C’était comme si c’était la fin de tout et puis un jour tu vois un visage qui te parle et là toutes tes certitudes explosent et t’y crois encore. C’est la vie ça… Rentrer au port, c’est ça, c’est revenir à la joie de vivre, se retrouver soi-même.

On t’a connu très révolté, engagé, et tu dis que tu connais souvent des moments de relâchements, d’angoisses profondes. Comment tu concilies cette rage et cet abandon ?
Justement c’est des moments de relâchement internes, quand cela arrive je n’en parle pas. J’aurais été en plein milieu de ça pour cette interview, je t’aurais certainement fait un baratin sur Sarkozy pour déplacer le sujet. Parce que quand je ne vais pas bien, je m’attaque deux fois plus à ce qui ne va pas bien autour de moi. C’est une transformation des choses pour rester vivant. Finalement, c’est en m’enrageant, en sautant sur tout ce qui bouge que j’ai souvent résisté à mes angoisses. Plus t’es déprimé, plus faut être lucide pour y survivre en fait, et franchement plus t’es lucide, plus t’as envie de te révolter aujourd’hui…

Tu es aussi issu d’une famille de révoltés…
Oui c’est sûr, mes parents me disaient toujours, on peut t’enfermer, on peut te couper un doigt, on peut te torturer mais on ne pourra pas t’enlever ton libre arbitre, ton esprit critique. Et si je ne comprenais pas trop étant gamin, aujourd’hui je comprends que ce n’est pas seulement avoir un avis, mais de penser en dehors de la pensée que l’on t’inculque, de développer tes propres idées. Et je fais que ça dans ma vie. C’est l’adversité qui m’a amené sur scène et qui m’a permis d’être un mec heureux, reconnu, avec des moments merveilleux depuis 20 piges.
J’ai eu cette chance de grandir dans un milieu où tu connais le champ des possibles, et où tu peux aussi te réaliser à coups de peintures et de musique, c’est pas donné à tout le monde. C’était forcément plus facile pour moi que pour un fils d’ouvrier mais en même temps j’essaie aussi d’être l’exemple de ça.

Tu aimes être sur scène ?
Quand je suis sur scène, ça m’emporte complètement, je réfléchis pas. Mais justement au bout de 20 ans, je sais plus trop ce qu’il me reste de tous ces concerts et c’est bizarre en fait il me reste que les souvenirs des concerts où ça c’est mal passé, où je me suis embrouillé avec un mec, où j’ai insulté les gens… Et les autres sont dans une bouillie de bien-être. Ah ! Si je me souviens de mon premier Olympia, c’était incroyable, j’avais l’impression de décoller, que le public m’envoyait son énergie, c’était vraiment dingue cette fois-là, une expérience quasi mystique…

Qu’as-tu appris en autoproduisant ton précédent album « In the Garden » ?
Je voulais faire la démonstration qu’un type comme Mano Solo avec quatre ou cinq disques d’or derrière lui, quand il s’autoproduit, il rembourse juste la banque. Même un artiste connu ne peut pas s’autoproduire, faire du libéralisme comme ça, ce n’est vraiment pas une solution.
La major sort le disque au prix de gros de 6 euros et quand tu le retrouves à 20 au magasin, comment cela se fait que l’on ne parle que de la major qui soit-disant s’en met plein les poches. On ne dit pas que l’Etat a pris 17%, et que la FNAC se prend une grosse marge de dingue. Le MP3 c’est l’outil du libéralisme. J’ai hypothéqué ma baraque et emprunté 130 000 euros à la banque pour faire « In the Garden ». Qui peut faire ça ?

Déjà des projets en tête pour l’après « Rentrer au port » ?
J’ai envie de continuer la scène, mais autrement. Je suis tombé amoureux d’une voltigeuse avec qui je vis maintenant, à Zingaro, avec les caravanes, les chevaux, la beauté et la poésie du cirque. Et tout ça m’a donné envie de m’installer quelque part. Donc en fait j’aimerais beaucoup créer un cabaret, et si tu veux voir Mano Solo, tu vas le voir chez lui. Et puis ça me permettrait de mettre d’autres artistes sur scène, créer un collectif pour générer une programmation à l’année, et puis s’insérer, m’inscrire dans le tissu social aussi.

Mano Solo, Rentrer au port, Wagram Music.

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