Interview de Cédric Klapisch


Pour son nouveau film, Cédric Klapisch a réuni de nombreux acteurs prestigieux parmi lesquels Juliette Binoche, Fabrice Luchini, Karine Viard… Fidèle au réalisateur, Romain Duris incarne un jeune homme en attente d’une greffe de cœur. C’est à travers son regard que l’on découvre une galerie d’individus étonnants : une boulangère houspillant ses employées, un architecte angoissé d’être «banalement normal», un professeur d’histoire amoureux d’une de ses étudiantes, un maraîcher philosophe…Rencontre avec un réalisateur curieux et généreux

Quels sont les films qui ont marqués votre adolescence et qui vous ont peut-être donné envie de devenir réalisateur ?
C’est vrai que quand je cite les films qui sont importants pour moi, je cite les films que j’ai vu entre 15 et 18 ans. Et donc c’est Fellini avec Amarcordnotamment ou La Dolce Vita, c’est parce que j’ai vu Amarcord que j’ai vu tous ses films ensuite. Kurosawa également, j’ai découvert Les Sept Samourai et ensuite j’ai voulu voir tous ses films. Il y a aussi Vol au dessus d’un nid de coucoude Milos Forman que j’ai vu à 15 ans et qui m’a beaucoup marqué. Je pourrais aussi citer Scorsese, Woody Allen… Ce sont clairement ces réalisateurs qui m’ont donné envie de passer derrière la caméra.

Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?
Principalement la vie, finalement. Dans les premiers temps, des gens comme Jim Jarmusch, Fellini, Woody Allen m’ont beaucoup influencés sans forcément que mon cinéma leur ressemble. Mais dans l’Auberge Espagnole, je pense qu’il y a un peu d’Annie Hall par exemple…. Mais maintenant, c’est la vie quotidienne qui m’inspire le plus, le personnage de Karine Viard par exemple m’a été inspiré par trois boulangères que j’ai croisé et dont j’ai eu envie de parler. J’essaie de choper des moments de vie qui sont révélateurs des rapports humains. C’est l’observation de la réalité qui est pour moi le plus inspirant.

Pour Paris, vous aviez en tête les acteurs avec qui vous souhaitiez travailler ?
Oui, je suis parti des acteurs pour construire les personnages comme le personnage du danseur incarné par Romain Duris par exemple. De plus en plus, j’aime partir des acteurs même si par exemple pour le personnage de Mélanie Laurent, j’ai écrit son rôle et je ne l’ai rencontré qu’ensuite durant le casting.

Quels sont les conseils que vous donneriez aux jeunes qui souhaitent devenir metteur en scène ?
Je dirais de se pousser à être observateur et curieux. Le plus curieux possible, c’est à dire se cultiver de toutes les façons possibles, de lire, voir des films, écouter de la musique, voyager, se promener…
C’est très important de se cultiver, d’aller voir les expositions, de connaître les photographes, les films bien évidemment. C’est toute la phrase de Montaigne qui disait qu’il était comme une abeille allant butiner de fleur en fleur pour en faire son propre miel…Je crois assez à ça. Et puis cela permet ainsi de se définir , de se situer et ainsi d’exprimer sa propre personnalité.

Vous êtes, vous-même, grand consommateur de culture ?
Oui j’adore la musique, la lecture même si actuellement je ne lis pas assez ! Je privilégie surtout le contact avec les gens, et je passe plus de temps à voyager qu’à me cultiver au sens classique.
C’est important pour moi d’avoir un pied dans la culture, le rapport avec la peinture, avec la musique c’est très important. Il y a toujours un moment où durant le tournage, avec le chef opérateur on va parler de Rembrandt, de peinture abstraite, de Nicolas de Stael, des choses qui peuvent paraître éloignées mais qui sont essentielles dans l’approche esthétique de la réalisation d’un film.
Par exemple, on parlait de Giacometti, qui n’a a priori aucun rapport avec Paris mais à un moment c’est dans la discussion…

La musique est très importante dans Paris, comme dans l’essentiel de vos films, comment avez-vous procédé cette fois-ci ?
Comme dans tous les films, il y a un mélange entre des choses qui existent déjà et des choses que l’on crée avec Loic Dury avec qui je travaille depuis Peut-être. Les discussions avec Loic Dury avaient pour but d’essayer de comprendre quelles étaient les musiques qui reflétaient le Paris d’aujourd’hui.
J’ai souhaité mélanger des choses classiques avec des choses actuelles, ainsi j’ai souhaité utiliser des musiques d’Erik Satie mais aussi des morceaux de Wax Tailor, un artiste électro français que j’adore.
Je me sens assez proche de cela, j’ai toujours aimé la tendance trip-hop avec un groupe comme Portishead et je trouve que c’est le représentant français de ce type de musique.
Avec Loic Dury, ce que l’on se disait c’est qu’aujourd’hui Paris, c’est beaucoup de métissage, alors on a essayé de métisser les styles de musiques que ce soient funky, jazzy ou encore africain.

Vous donnez une dimension politique à votre film notamment en évoquant l’histoire d’un africain qui quitte son pays natal pour venir vivre en France. Qu’est ce qui vous a donné envie de parler de cela ?
Parce que je pense qu’on ne peut pas parler de Paris sans parler d’immigration aujourd’hui. Toutes les semaines, on entend parler aux infos de gens qui meurent dans les bateaux en tentant de venir en Europe. Beaucoup de gens rêvent de venir en France, et je crois qu’en tant que Français, on ne se rend pas compte de l’endroit ou l’on vit et de la chance que l’on a, d’avoir par exemple de l’eau chaude au robinet. Ainsi, je crois que montrer ce qu’est capable de vivre quelqu’un pour venir vivre à Paris donne un poids à cette ville et on se rendra peut-être un peu plus compte que l’on vit dans un endroit tout de même très confortable.

Comment vous est venue l’idée d’insérer une séquence d’animation, qui est une vraie surprise et un moment très drôle ?
C’est vrai que j’essaie de me mettre dans la tête des gens, et là il y a cet architecte qui est en train de créer un bâtiment. Lorsque les architectes modélisent en 3D ou sur les affiches leurs réalisations, il y insèrent des gens excessivement souriants et heureux, cela est finalement assez loin de la réalité, et j’ai voulu jouer sur ce décalage pour rigoler avec ça et puis le transformer en cauchemar.
Et puis, actuellement on est aussi dans un monde très virtuel avec les jeux vidéos, finalement la virtualité s’insère de plus en plus dans notre réalité. Et les jeunes le côtoient encore plus que les adultes. Alors même si on sait que les personnages virtuels sont irréels, le temps passé sur une console ou sur Internet inscrit de plus en plus le virtuel dans le réel. Et j’avais envie de parler de cela dans le film.

La jeunesse est très présente dans vos films, pensez-vous que la jeunesse actuelle puisse toujours vous inspirer ?

J’espère, c’est un sujet inépuisable. Car même si les années 70 sont le symbole d’une jeunesse riche d’envies, d’espoirs et même au niveau créatif comme cela a été le cas avec la nouvelle vague, j’ai l’impression que la génération de l’an 2000 n’est pas en reste, ils sont très créatifs, on sent que les gens ont envie d’aller ailleurs.
On sent la volonté de créer des choses nouvelles, Internet comme la téléphonie mobile, l’air de rien, change radicalement le comportement des jeunes. Je pense qu’un jeune d’aujourd’hui n’est pas du tout comme un jeune de ma génération parce qu’il y a tous ces outils là et par conséquent une façon d’exprimer son adolescence radicalement différente.
Je suis très curieux de voir ce que cela va donner. Et les outils informatiques, qu’ils soient musicaux ou photo permettent un accès à la création incroyablement plus facile qu’auparavant.

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