Angélique Kidjo sort un nouvel album Oyo, et retourne à ses racines avec les titres qui ont marqué sa jeunesse. Un mélange de ses influences soul et africaines, avec notamment de belles reprises dont celle du Move on up de Curtis Mayfield avec Bono et John Legend. Un album qui est, pour cette chanteuse emblématique, un peu comme un hommage à son père décédé il y a peu de temps. Au moment où Angélique Kidjo s’apprête à participer au concert historique d’ouverture de la coupe du monde de football en Afrique du Sud, on revient avec elle sur son influence principale, Miriam Makeba, ainsi que sur son itinéraire atypique de chanteuse africaine.
Qui est Miriam Makeba ?
Miriam Makeba est LA chanteuse africaine, c’est une icône, une personnalité africaine qui a connu dans sa carrière les changements majeurs du continent africain à un moment de l’histoire où tout changeait. Vivre en exil lui a permis de comprendre l’Afrique. Car les habitants de l’Afrique du Sud n’avaient aucune notion du reste du continent africain. Elle représentait un lien entre l’Afrique du Sud et le reste de l’Afrique, ses problèmes, ses espoirs et ses luttes. Elle était présente aux débuts de la renaissance africaine, en dépit de la vision des colonisateurs, ce qui est d’autant plus remarquable alors qu’elle vivait dans un pays où existait l’apartheid.
Qu’est-ce qui vous a marqué dans son itinéraire ?
Elle a été la première artiste africaine à parler aux Nations-Unis, en demandant à tous les autres pays de boycotter l’Afrique du Sud. Elle a été la seule artiste africaine à avoir rencontré Hailé Sélassié, et à avoir chanté le jour de la création de l’unité Africaine. Même lors de sa période américaine, elle n’a jamais oublié ce continent. Il ne faut pas non plus oublier qu’elle a été au début de la mode afro aux Etats-Unis. Ce qui aujourd’hui peut être interprété de façon symbolique comme la réappropriation de leurs origines par les afro-américains.
Elle a aussi défendu la cause des femmes africaines, elle a eu un premier enfant à 17 ans, elle était battu par son homme, elle a connu l’ablation de son utérus, elle a connu l’exil…elle pouvait se mettre à la place de toutes les femmes africaines.
Avez-vous eu l’occasion de la rencontrer ?
Oui, j’ai eu plusieurs fois le plaisir de la rencontrer. La première fois, je faisais sa première partie à l’Olympia en 1989. J’étais malade tellement j’étais émue de la rencontrer. Quand je l’ai vu en Afrique du Sud, on n’a pas arrêté de parler du manque de culture africaine dans les radios, parce que l’on entendait que de la musique américaine. J’adore la musique américaine, mais je trouve important de conserver les musiques traditionnelles.
Comment avez-vous commencé à chanter ?
J’ai commencé à chanter à 6 ans, ma mère était chorégraphe et c’est elle qui m’a incité à chanter.
Vous vous êtes engagé aux côtés de nombreuses causes : Nelson Mandela, Africa Live, Live Earth, Barack Obama également. Que signifient pour vous ces engagements ?
Je m’engage parce que je crois que l’on peut écrire un monde meilleur, car les inégalités existent et il faut absolument éveiller les consciences. Si on ne fait pas attention à cela, si on abandonne les gens qui souffrent de la misère et de la pauvreté, cela peut engendrer de graves problèmes. Un chanteur dans ma tradition, c’est la personne qui crée le lien entre toutes les parties de la société, c’est celui qui est l’identité de la culture et de sa mémoire…un peuple sans culture est un peuple mort. C’est pour cela que je m’engage spontanément pour des causes qui me semblent proches.
Quel est votre plus beau souvenir en tant que musicienne ?
Le moment où les choses ont changés pour moi, c’est le moment où j’ai signé avec Chris Blackwell et Islands Records. Quand je l’ai rencontré, je lui ai dis que je ne voulais pas trahir ma musique pour connaître le succès et il m’a répondu «toi tu crées, nous on vend», il m’a fait confiance et m’a permis de faire la musique que j’aime. Chris Blackwell et Clive Davis sont pour moi deux personnalités dans la musique qui arrivent à détecter des choses que les autres ne comprennent pas…C’est pas pour rien que c’est Chris qui a signé U2, Bob Marley…
Que pensez-vous de la World music ?
Ce terme m’énerve, et d’ailleurs Miriam Makeba le détestait également. C’est un terme raciste pour moi, quand on ne chante pas en anglais, en espagnol, en français, en allemand, en portugais, on n’est pas civilisé. C’est très excluant ! La World music n’est pas seulement de la musique de danse ou de la musique traditionnelle, folklorique. Aujourd’hui, en Afrique la musique peut-être rock, pop ou tout autre chose, pourquoi l’étiqueter World Music ?
Vous avez finalement peu chanté en français, pourquoi avoir attendu 2002 pour présenter des chansons en français ?
Chanter français pour chanter en français cela ne m’intéresse pas. Ce que j’aime, ce sont les chansons qui me prennent aux tripes quelque soit la langue ! Avant on me reprochait de chanter en français, de toute façon si on ne joue pas l’artiste africain « petit nègre », cela ne va pas.
Vous allez chanter sur scène…
Oui j’adore la scène. Je viens de la culture du live ! C’est pour cela aussi que je n’aime pas trop être en studio, parce que ce n’est pas ma culture. J’aime être sur scène et que les gens sortent de la salle bien dans leur peau, qu’ils se disent je suis quelqu’un, je peux changer le monde, et c’est ce que j’essaie de transmettre quand je chante devant un public.
Quelques mots sur votre nouvel album…
Il a été enregistré aux Etats-Unis. On a tout enregistré live sur cet album. J’ai décidé d’énerver encore plus les puristes de la World music en proposant les chansons qui m’ont inspirées durant mon enfance. Il y a donc des reprises d’Aretha Franklin, de Carlos Santana, de James Brown, de Miriam Makeba, de Bach, de John Barry et des chansons nouvelles aussi.
Apres un itinéraire musical comme le vôtre, que peut-on vous souhaiter de mieux pour la suite ?
Mon défi ce serait d’arriver à scolariser le plus de filles possibles en Afrique, parce qu’on a besoin de jeunes filles éduquées. Pour que l’Afrique devienne un continent compétitif, on a besoin de femmes éduquées, or aujourd’hui les femmes sont laissées dans l’ignorance. Je souhaite qu’il y ait une égalité des droits entre hommes et femmes en Afrique, notamment en bannissant l’excision et le mariage précoce des filles.
Angélique Kidjo, Oyo (Proper Record/Naïve)


